BALLET DES 9 PROVINCES DU GABON

BALLET DES 9 PROVINCES DU GABON

15. Colloque Intenrational Thème 3 : Communication de Mr Alphonse TIEROU (Burkina Faso) Chercheur, Ecrivain, Chorégraphe

THEME 3 SUITE

"DE LA DANSE TRADITIONNELLE A LA CREATION CONTEMPORAINE AFRICAINE"

COMMUNICATION DE MONSIEUR Alphonse TIEROU (BURKINA FASO)
CHERCHEUR, CHOREGRAPHE, ECRIVAIN, EXPERT A.C.C.T . ET FONDATION AFRIQUE EN CREATION.

"... Mesdames, Messieurs, à l'horizon le soleil vient de s'éteindre. Nous sommes au Nord du Burkina Faso, dans la Région de Yakanda. Sur la place, un feu. Autour de ce feu une piste circulaire que piétine une meneuse qui dirige la Section Chorégraphique formée de dix, vingt, trente, cinquante danseurs qui ne cessent de tourner en rond.

Sur la circonférence de ce cercle, la section rythmique, la section vocale, l'ensemble des musiciens. Tout autour, se trouve l'assemblée. Les anciens, les femmes, les hommes, les jeunes filles participent à la danse et de temps en temps frappent des mains. Les jeunes enfants entrent dans le cercle, imitent leurs aînés puis sortent.

Les danseurs vont, viennent, entrent quand bon leur semble. Les musiciens se relaient. Il n'y a pas d'interruption, le ton est un état permanent de mouvements et il subsiste un très haut niveau sonore, de voix, de rires, d'encouragements, de froufrous de pagne et de corps qui se déplacent, de pleurs d'enfants qui font partie intégrante de la danse en Afrique.

Ce corps monolithique qui, tout entier, saute sur place, c'est l'Afrique qui danse, c'est aussi la danse Africaine.

Alors, qu'est-ce que la danse africaine ? Que peut-elle nous apporter, quelles sont ses limites si limites il y a ? Et, dans ce contexte, pourquoi parler de danse contemporaine africaine, pourquoi parler de scène. Qu'est ce que la création, quels en sont les avantages et les inconvénients?

Voyons d'abord la définition du mot Danse selon le contexte occidental. Dans toutes les langues européennes, la racine du mot danse vient du sanskrit Tan qui signifie tension.

Danser c'est donc éprouver, exprimer avec le maximum d'intensité le rapport de l'homme avec l'homme, de l'homme avec le cosmos, le rapport de l'homme avec Dieu Danser c'est passer du mouvement cosmique à sa maîtrise.

En Afrique, la danse n'est pas seulement un Art qui permet à l'âme de s'exprimer en mouvements, mais c'est une conception de la vie plus riche, plus forte, plus équilibrée, plus dense; en Afrique, la danse est participation et célébration.

Etant donné que tous les mots que nous employons viennent d'Occident, et étant Africain, essayant de regarder l'Afrique avec des yeux d'Africains, je me suis permis d'avoir ma vérité dans ce domaine de la danse en créant la définition d'un mot que j'ai appelé Dooplé :"Doo" voulant dire mortier, "Plé" voulant dire pilon, lorsqu'une ménagère africaine plonge le pilon dans le mortier, il s'en dégage un son, une cadence, un rythme, une musique; et lorsque la ménagère continue de piler, le mortier bouge, il avance, il vit, il tremble, donc, il danse.

Pour moi, la danse c'est l'union intime du son et du geste, du mouvement et de la musique, comme l'enfant naît de l'union intime de l'homme et de la femme.

En Afrique, danser c'est vivre, mais c'est aussi donner la vie. Voyons maintenant brièvement quelles sont les origines de la danse africaine traditionnelle, ce qu'elle nous apporte et quelle est son influence sur le monde d'aujourd'hui et sur les grands chorégraphes d'aujourd'hui.

La danse puise ses sources dans le travail comme le théâtre naît de la danse. J'ai eu l'occasion d'accompagner en France les paysans dans leurs travaux champêtres. Ils nous demandaient de battre avec des bâtons les Javel de riz disposés en forme de pyramides.

On finissait toujours par tourner autour de ce cercle de pyramides en scandant des chants, autrement dit, on dansait.

Mais comme disait Moïse, il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
... Dans la Grèce antique, on apportait sur la place, dans de vastes cuves, des grappes de raisins pour être foulées par des foulons qui, pour rendre leurs mouvements plus coordonnés, plus efficaces, se déplaçaient en mesure; autrement dit ils dansaient.

Abordons maintenant les origines métaphysiques et mystiques de la danse africaine. Quand Hampaté BAH dit "lorsqu'un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle", ce ne sont pas des vains mots, c'est une vérité fondamentale. Dans la vie d'hier, les anciens sont des savants; l'homme meurt mais le masque demeure.

Ces anciens étaient conscients du fait que dans le corps humain, il y a des fonctions de nature rythmique. les battements du coeur, la circulation du sang dans les vaisseaux sanguins, la respiration, etc…

Ces savants, ses parents de la civilisation orale, avaient aussi conscience qu'en mettant notre corps en harmonie avec les vibrations intérieures, on se mettait automatiquement en harmonie avec les vibrations infinies; ce qui a pour conséquence heureuse une autre dimension de la vie, permettant de comprendre que tout être humain, dans une certaine mesure, doit savoir pardonner et se pardonner.

Une des techniques fondamentales pour mettre le corps en harmonie avec les vibrations infinies, car la danse nous conduit toujours à Dieu, c'est ce qu'on appelle la libération de la vie par le mouvement qu'est la danse, et c'est en fonction de cette vérité première que les sages africains disent encore que "en Afrique, la danse a toujours exercé sur les Peuples une attirance magique, parce qu'elle est le symbole même de l'acte de vivre".

La danse africaine constitue donc une démarche qui conduit l'homme au plus profond de lui-même, à la découverte de ses qualités latentes, à son épanouissement intérieur, et ce sur plusieurs plans: physique, intellectuel, social et thérapeutique.

Quand au rayonnement de nos danses à travers le monde en ce vingtième siècle, vous savez comme moi que toute une nouvelle génération de danses sont filles de nos danses africaines.

... Je remercie les Directeurs de Ballets, les danseurs et danseuses, grâce à qui, la Danse africaine est connue et reconnue sur le plan international.

Mais ces danses africaines doivent faire l'objet d'une protection rigoureuse, parce que d'une part, elles privilégient les aspects symboliques, initiatiques et spirituels de nos sociétés, et que d'autre part, ces danses constituent une mémoire collective, une banque de données d'une richesse estimable. Une protection rigoureuse aussi parce que chaque danse nationale est une production nationale qui, à ce titre mérite d'être protégée.

Enfin, la danse africaine, chaque danse ethnique, chaque danse tribale est pour moi une carte d'identité dont la lecture me permet de reconnaître le peuple auquel elle appartient, car chaque peuple a ses danses qui lui sont spécifiques.

Mais alors, et la danse contemporaine africaine ? Ce n'est pas le transfert de la danse contemporaine française ou européenne sur nos scènes africaines. Nous devons tenir compte de notre milieu social pour l'intégration de la gestuelle africaine d'aujourd'hui dans nos danses, dans nos créations.

Dans ce sens, permettez-moi de citer CICERON (106 à 43 av. JC) pour qui "la tradition c'est remettre à son disciple les objets intéressants qu'on avait en garde". Mais si je remets à mon disciple les objets qu'on m'avait confiés, c'est que ces objets existaient déjà.

Si l'on fait ce transfert au niveau de la danse africaine, on se rend compte que la danse traditionnelle, la danse classique africaine, pour emprunter l'expression du Professeur ANGUILLET, est celle qu'on doit remettre aux générations futures.

Cette analyse me permet de constater qu'un danseur traditionnel, quelle que soit sa compétence, quel que soit son génie, quel que soit son talent, dans une certaine mesure n'est pas un créateur, mais un interprète.

Mais si j'encourage la protection de nos traditions, que le respect qu'on a pour elles ne déforme pas notre intelligence au point que nos yeux ne voient plus, que nos oreilles n'entendent plus. Comme le disait Shakespeare "le corps est le jardin et la volonté son jardinier".

,. Je travaille depuis longtemps pour la mise en oeuvre d'un vaste mouvement en faveur de la création contemporaine africaine. La création c'est la manifestation de la liberté, et la liberté est la condition sine qua non de la création. Le concept de liberté s'appréhende par cette faculté innée qu'est la volonté, et dans cette notion de volonté, il y a l'idée de désir et de détention qui sous-entend des choix.

Le désir pousse le sujet vers ce qu'il n'a pas, vers ce qui lui manque. Le désir est donc le signe d'un manque et le manque est l'objet du désir.

Quant à l'intention, c'est elle qui pousse le sujet à agir, à ne pas agir; autrement dit, dans le domaine des créateurs et des chorégraphes, cela suppose une finalité d'expression de soi, la réalisation d'une oeuvre originale, d'une oeuvre authentique.

Pour moi, quoi qu'on en dise, ce n'est pas l'argent qui manque le plus en Afrique, ni encore moins les diplômés, mais bien la dimension de la réflexion qui, dans le cadre de la chorégraphie, fait appel à l'imagination.

La création chorégraphique pourra aider l'Afrique à avoir foi en sa propre danse, à poursuivre son intégration humaine par la danse; c'est la création chorégraphique qui, comme ici, va nous obliger à nous poser des questions que, souvent nous nous refusons à nous poser.

Pourquoi, comparé à toutes les autres disciplines artistiques dans lesquelles l'Afrique excelle, est-ce le néant au sujet de la création chorégraphique sur scène ?

Nous sommes dans un continent où nous ne disposons d'aucun critique chorégraphique, d'aucun expert en danse, d'aucun grand chorégraphe vivant en Afrique et travaillant an Afrique capable d'envisager l'avenir de l'Afrique, de la danse africaine avec objectivité et clairvoyance.

Quand on parle de critique chorégraphique, on parle d'esthétique. Il faudrait déjà qu'il soit capable de prononcer un jugement par rapport aux critères de valeur africains. La conception de la beauté selon les canons gréco-romains n'a rien à voir avec les canons de beauté négro-africains.

Madame Germaine ACOGNY nous a fait un beau livre, il y a quatre ou cinq exemples comme celui-là sur tout le continent, mais c'est une goutte d'eau dans le désert. Or le fait que nous n'ayons pas de réflexion issue de notre propre art, affecte sa compréhension et son évolution.

Une observation en appelle une autre qui est celle des circuits de diffusion en matière de spectacles : jusqu'à présent, dans beaucoup de capitales africaines, le coeur des créations se trouve être dans les Centres Culturels Français. Il faudrait donc penser et réfléchir pour trouver d'autres alternatives.

Celles-ci passe nécessairement par la prise en compte de la formation. En Afrique, nous avons de très belles femmes, des garçons magnifiques, mais il nous manque la formation qui est ce petit plus qui pourrait les aider à aller plus loin.

Et on oublie souvent qu'un danseur est vieux à quarante ans; il faut penser à sa reconversion. Si nous parlons de professionnels de la scène, il faut songer à leur reconversion pour éviter le chaos.

Si je ne connais pas ma propre culture, je ne peux rien apporter à une autre culture. Et dans le domaine de la création, cette habitude qui consiste à faire "à la manière de ..." est une voie sans issue qui conduit à s'annihiler soi-même, et qui est contraire aux principes sacrés du dialogue des civilisations, au dialogue des cultures, au métissage culturel. SAINT EXUPERY a pu dire que "si je diffère de toi, loin de te nuire je t'augmente".

Outre le projet, "Pour une danse contemporaine africaine" de la FONDA TION AFRIQUE EN CREATION, que je pilote à travers une vingtaine de pays africains, et qui se clôturera par le premier Concours chorégraphique interafricain (Luanda Angola Novembre 1995), mon grand objectif pour les années à venir est la mise en place d'une MAISON DE LA DANSE EN AFRIQUE, avec le soutien de l'UNESCO, de l'ACCT, la CEE et de divers organismes internationaux. Elle aura pour but la formation des danseurs africains, de la tête aux pieds en tenant compte du concept de la beauté africaine.

Nos sages nous disent que la danse reste le plus court chemin d'un homme à un autre. Dans ce contexte, l'Afrique Noire peut encore apporter une participation décisive à la survie de ce monde, de cette planète, au bonheur de l'homme.

 



17/10/2010
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour